Rickman : « Nous avons une culture belle et riche, il faut la valoriser, c’est notre héritage. »


Par Prisca Saïbou | Le 23 Juillet 2016 | Lu 1216 fois

Une escapade sur le fleuve Maroni... Rickman G-Crew, de son vrai nom Eric Bakaman, décroche haut la main le tube de l’année Valoriser son histoire. Un texte qui se fredonne, des sonorités entraînantes, la danse traditionnelle qui accompagne le tambour, le résultat n’en est que plus prenant. Un véritable hommage aux ancêtres.


Rickman : « Nous avons une culture belle et riche, il faut la valoriser, c’est notre héritage. »
Mais qui est cet homme, ce chanteur en kamiza1 vêtu d’une cape, des kawaï2 enserrant ses chevilles ?
Un premier contact sur Facebook et il me dit qu’il m’appellera. Suivra un échange de SMS, car il est retardé par la préparation de son nouvel album, et finalement, nous pouvons enfin nous entretenir au téléphone. Pendant quelques minutes, nous partageons des sourires. Il évoque brièvement son enfance : il a grandi à Maripasoula, dans les villages proches de Papaïchton3 , jusqu’à la troisième puis il a poursuivi sa scolarité au lycée, à Cayenne. Je lui fais part alors de mes origines guyanaises et du fait que j’ai de la famille à Iracoubo. La chanson Je suis un Boni/Aluku révèle le profond attachement de Rickman à son histoire, et à l’issue de notre conversation, je constate qu’on ne peut qu’apprécier la personne.

Girlykréyòl : Après 10 ans de carrière dans le Dancehall, qu’est-ce qui vous a poussé à changer de style musical ?
Rickman :
J’ai commencé très jeune, mes oncles chantent du reggae, mais ça fait 10 ans que je suis connu, si je peux dire cela comme ça. En fait, avec ce morceau, Je suis un boni/Aluku, je voulais faire découvrir la musique et la culture du peuple bushinengué4 au monde entier et témoigner ainsi mon respect à mes ancêtres.

Girlykréyòl : Pourquoi avoir lancé #JesuisunBoniChallenge ?
Rickman :
Le défi est une occasion de partager avec le plus grand nombre. Mon but était de faire en sorte que lorsque les gens danseraient sur le challenge, ils apprendraient en même temps l’histoire... C’est ma manière de faire découvrir la Guyane autrement, parce que la Guyane, ce n’est pas que le littoral, mais c’est aussi le fleuve Maroni et ses rives. La preuve que cela a marché, c’est que beaucoup de personnes ont participé non seulement en Guyane, mais aussi en Martinique. J’ai pu voir de nombreuses vidéos, un peu partout, le titre a rassemblé tout le monde.

Girlykréyòl : Vous nous présentez un panorama impressionnant, comment s’est passée la réalisation du clip ?
Rickman :
Le clip a été réalisé par mon petit frère, Richter Desti. Nous nous sommes préparés en collaboration avec les habitants de Papaïchton, en leur envoyant le titre en amont pour qu’ils puissent travailler dessus. J’ai vraiment voulu que le clip soit la continuité de la chanson, que l’on fasse découvrir la population (en allant les voir), le paysage, l’Amazonie.
 


Girlykréyòl : Avec cette chanson, vous avez touché toutes les générations, vous vous attendiez à un tel succès ?
Rickman :
Non, non ! Franchement, je ne pensais pas que le titre aurait autant de succès. Il est sorti en mars 2016, puis je suis allé faire sa promotion au Surinam. À mon retour, j’ai relancé la promo en Guyane tout en démarrant le challenge. J’ai vu que les partages se faisaient, que les gens participaient, que le morceau fonctionnait.

Girlykréyòl : Quel a été le ressenti des Boni/Alukus face à l’engouement de la population guyanaise ?
Rickman :
J’ai l’impression qu’ils ont beaucoup aimé ! Je vois un peu partout des Bushinengué qui n’ont pas peur de mettre leur pangui, il y a eu une prise de conscience au sein de la communauté entière et pas que parmi le peuple guyanais. Comme quoi, on a une belle culture, il faut lui donner plus de valeur, c’est notre héritage. Ce morceau a touché toutes les générations, jeunes ou moins jeunes... De nombreux jeunes ne connaissaient pas l’histoire. À travers la chanson, ils ont appris... Et plein de gens m’ont avoué ne pas connaître l’histoire des Boni. La population a été touchée parce que j’ai mis les Boni de Guyane en avant, ils ont vraiment aimé.

Girlykréyòl : Que pensez-vous de la montée de la violence dans le département ?
Rickman :
Je pense que beaucoup de jeunes n’ont pas de repères, ils s’accrochent à des choses qui les rendent violents. Certains jeunes essayent de jouer un rôle qu’ils n’ont pas forcément besoin de jouer. En Guyane, il y a plein d’or dans la forêt, mais malheureusement, il y a des jeunes qui préfèrent voler, braquer les gens pour rien du tout. Ils s’entretuent et c’est vraiment triste. (NDLR : Rickman G-Crew et son frère en parlent dans un nouveau titre : Nou pa lè.)

Girlykréyòl : En quoi cette expérience vous a t-elle changé ?
Rickman :
Avant tout, cela me motive à continuer dans cette voie, à faire de la musique locale mélangée à la musique internationale pour que tout un chacun puisse se retrouver dans ma musique. Je préparais mon album et au début il était intégralement Dancehall, mais avec le succès de Je suis un Boni /Aluku, j’ai réalisé que les gens aiment le son du tambour5 , ils aiment quand c’est local, « à nous », ça m’a motivé à l’intégrer.


1  Pagne traditionnel. Pour les femmes, le pagne s’appelle le pangui
2  Bracelets de fil de coton et de graines qui sert d’instrument de percussion
3  Capitale historique du peuple Aluku (Boni)
4  Les Bushinengué (hommes de la forêt) forment six groupes ethniques : les Djuka, les Saramaka, les Boni, les Paramaka, les Kwinti et les Matawai. Ce sont les descendants des esclaves (Noirs Marrons) qui se sont révoltés et ont fui pour créer leur propre société à l’intérieur des terres du Surinam et sur les rives du Maroni-Lawa, fleuve servant de frontière entre la colonie de la Guyane hollandaise (Surinam) et la Guyane française.
5  Gãã dõõ est le tambour à une peau des Alukus