La Tchipie : « Je crois que nous avons un travail individuel et personnel à effectuer sur le fait de se dire, d’oser dire ce que l’on vit de plus intime... »


Par La Rédaction | Le 10 Mars 2018 | Lu 293 fois

Blogueuse caribéenne, la Tchipie nous parle de son livre pour adultes et se livre avec naturel, sans langue de bois, et ça fait du bien.


© Anais Colors
© Anais Colors

Girlykréyòl : La Tchipie, quelle petite fille étiez-vous ?
La Tchipie :
Houlala… Petite fille… j’étais… je crois, plutôt calme. Plutôt dans mon monde. Pour être honnête, je m’ennuyais de presque tout. C’est un sentiment qui me colle à la peau depuis toujours. La seule chose qui ne m’ennuyait pas était, et je ne plaisante pas, les arbres, la nature. J’ai toujours été fascinée par tout ce qu’il y avait autour de moi, j’avais l’impression que chaque plante, chaque feuille, chaque petite coccinelle renfermait un secret que je devais découvrir, alors je passais énormément de temps à courir pieds nus dans le jardin, à me brûler les yeux avec du piment parce que j’avais touché ce que je ne devais pas toucher (merci piment Bondamanjak), à manquer de me faire tuer par un bouc, car je m’étais approchée trop près de l’animal sans que mes parents me voient...

Girlykréyòl : Quelle femme êtes-vous aujourd’hui ?
La Tchipie :
Mmmh. Bonne question. Arriverais-je à me définir ? J’ai toujours le même rapport aux arbres, aux coccinelles et aux piments. Je suis une jeune femme un peu garçon manqué, j’ai tendance à ne pas tourner autour du pot, ça m’ennuie et j’ai l’impression de ne pas me faire comprendre. J’aime la vie, de façon générale. Je suis quelqu’un de complexe, en perpétuelle redéfinition d’elle-même. Aucun jour ne se ressemble. N’oublions pas, je m’ennuie toujours aussi vite.

Girlykréyòl : L’écriture est votre passion, vous bloguez depuis des années ?
La Tchipie :
Je ne sais pas si l’écriture est ma passion. J’écris, c’est tout, parce que j’en ai besoin. Je suis plus soumise au besoin d’écrire, de transmettre des choses, profondes ou complètement délurées, parce que si je ne le fais pas, j’ai l’impression de mourir de l’intérieur. Je blogue depuis… 7 ans maintenant… le temps passe vite...

Girlykréyòl : Vous êtes aussi la cofondatrice du webzine érotique chic LaplisiTol, pourquoi l’avoir créé ?
La Tchipie :
En 2013, sur le blog de La Tchipie a été lancé le thème : « Mon meilleur coup ». Le défi était de laisser les femmes s’exprimer sur quelque chose d’intime et personnel qu’elles avaient vécu à travers une rencontre, éphémère ou durable, où sexualité et ivresse se donnaient la main. Honnêtement, je ne m’attendais pas à avoir autant de retours, il y a eu près d’une vingtaine de femmes qui en 48 h m’ont transmis des histoires très personnelles qui ont été publiées sous anonymat. Après avoir arrêté l’appel aux témoignages, je me suis retrouvée à en recevoir d’autres. Je n’étais pas en capacité de les publier encore et encore, car La Tchipie Blog est avant tout mon espace personnel, et je ne m’y retrouvais plus avec la publication de toutes les femmes qui souhaitaient être lues… Mais quand même, je me suis dit : « Il y a quelque chose à faire ! » Il était dommage de voir toutes ces histoires qui ne pouvaient pas être mises en lumière, tout ça parce que l’espace nécessaire n’existait pas.
2 ans ont passé et un jour, 3 de mes amies et moi-même nous sommes retrouvées face à un clip de dancehall où des femmes désirantes et désirables à souhait se déhanchaient. Nous avons commencé à discuter entre nous : cette femme-là est-elle heureuse dans sa vie sexuelle ou est-ce juste pour le clip ? A-t-elle vraiment du désir sexuel dans sa vie de tous les jours ? Parce que là, soyons d’accord, elle est payée pour le faire croire, mais… quid de la réalité ? Nous avons parlé de l’image des femmes dans nos clips caribéens, clips de rap, salsa… désirantes et désirables… Mais dans la vraie vie ? Comment pouvons-nous imaginer un monde où l’on exige des femmes de se cantonner à des sujets tels que la cuisine, la mode et la beauté ? Nous avons un visage, une beauté, une individualité, un corps que l’industrie appelle à façonner, transformer, amaigrir, couper/découper, botoxer, mais très peu de place pour un érotisme qui aspire à se dire. Car oui, la sexualité ce n’est pas qu’une vulve et un pénis, c’est aussi un cerveau, des émotions, la sensibilité de l’invisible. Laplisitol est né de ça. De cet appel au défi. Et si les femmes osaient se dire ? Dire leurs émotions, parler de leur sensualité, faire émerger leur érotisme, sans être consensuelles avec les mots ? Et si nous, femmes antillaises, osions nous dire sur notre rapport à la sexualité, à la sensualité, à l’autre, homme ou femme, que laisseraient émerger nos cœurs ? Ainsi est né laplisitol.com

Girlykréyòl : Au fil des histoires sur le webzine, est-ce cela qui vous a donné envie d’écrire une suite de nouvelles érotiques ?
La Tchipie :
En partie. Mon livre « Ma peau mérite toutes les douceurs du Monde » est né de l’envie de concrétiser trois années de lecture/relecture/correction d’histoires d’autres femmes. Tout est né d’un « et pourquoi pas ? », et de là le livre a vu le jour.

Girlykréyòl : Pourquoi ce titre ? « Ma peau mérite toutes les douceurs du monde ».
La Tchipie :
Que serions-nous sans notre peau ? La peau est l’organe de toutes les passions négatives et positives de notre humanité. La peau est celle qui reste marquée par les coups reçus, par la violence de l’autre. La peau est témoin de l’amour charnel quand elle reste marquée par un baiser fait avec les dents, un suçon. La peau peut rougir sous le coup de l’émotion, de la timidité, de la peur. La traite humaine puise ses racines de haine dans la différenciation de la couleur de peau d’un être humain par rapport à un autre. La construction de nos sociétés antillaises repose sur une construction sociale basée sur la couleur de peau. Notre peau sent, sait, ressent, vit tout. Face aux mémoires de blessures, de coups, de violence, puissions-nous créer et transmettre des mémoires de tendresse. Face aux mémoires de rejets, de haine, de jugements négatifs, puissions-nous créer des mémoires de caresses. Notre peau mérite toutes les douceurs du Monde.

© Anais Colors
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Girlykréyòl : Vous dites que vous avez choisi d’écrire des histoires simples (un sujet avec beaucoup de profondeur), pourquoi ?
 La Tchipie :
Des histoires simples, mais d’abord avec des gens simples – pas simplets. Vivre, pour moi, c’est mettre du merveilleux dans la banalité du quotidien. Quand je regarde la TV, que je vais au cinéma, je note qu’on me vend un bonheur possible, une félicité conjugale amoureuse et sexuelle qui se fait, dans 90 % du temps, dans un environnement éloigné de la réalité de tout et chacun : des gens riches, très riches souvent, des histoires où le quotidien est bousculé par l’arrivée d’un grand cœur au confort matériel impressionnant. Le prince charmant coté en bourse. Ça me fatigue. Ce n’est pas ce que les gens vivent dans la vie de tous les jours. Ce sont des profs, des vendeurs de chaussures, des femmes de ménage, des chauffeurs-livreurs, des coiffeuses, des artistes, des chanteuses, etc. Des personnes complètement ancrées dans notre quotidien, des gens « normaux », à qui on propose un épanouissement sexuel et amoureux possible que s’il est lié à l’opulence financière. La profondeur, c’est aussi regarder la réalité en face et aller chercher ce qu’elle a de plus puissant et de plus renversant. J’ai essayé, à mon petit niveau, de faire ça. Je ne sais pas si j’y suis arrivée, en tout cas, j’ai essayé de parler à chacun, dans la banalité de son quotidien.

Girlykréyòl : Pensez-vous que les femmes des Antilles doivent se libérer, ne plus avoir peur d’exprimer leur pouvoir de séduction ?
La Tchipie :
Je ne sais pas si les femmes ont peur d’exprimer leur pouvoir de séduction. Prenons le carnaval par exemple, je n’ai jamais vu autant de femmes plus séduisantes les unes que les autres. Je crois que nous avons un travail individuel et personnel à effectuer sur le fait de se dire, d’oser dire ce que l’on vit de plus intime et qui nous bouleverse, positivement et négativement. Oser ne pas rester enfermé avec ce quelque chose qui nous tourne la tête, mais oser se dire quand le besoin se fait ressentir. Ne pas laisser le feu de la vie s’éteindre par une absence de mots. Et le désir, amoureux, sexuel, se réalise à travers la parole, j’en suis intimement convaincue. Si je ne me dis pas, si je n’exprime pas mon désir, si je n’exprime pas l’amour que j’ai pour X, Y, Z, que suis-je en train de faire de moi ? Ne suis-je pas en train de me laisser mourir ? Même si ce désir n’est pas accueilli positivement, j’ai le devoir de me dire et de ne pas laisser des émotions devenir mes ombres, me hantant à jamais. Je dois libérer ce qui me fouille, me dérange et me mange.

Girlykréyòl : Est-ce toujours tabou, doit-on se cacher pour parler d’érotisme, de sexe aux Antilles ?
La Tchipie :
Ce n’est pas qu’aux Antilles. Je pense que nos sociétés nous obligent à rester droit, à ne pas être subversifs, à garder nos mains en place, et à surtout museler nos désirs. La religion y est pour beaucoup, et Dieu seul sait à quel point nous sommes pieux. C’est compliqué de s’ouvrir sans se sentir jugé, et c’est de là que part le problème : si j’expose à mon cercle intime mes désirs, serais-je vu comme une pute ? Comme un coureur de jupons ? Comme une personne impossible à marier ? Indigne de devenir une mère ? Parler de soi est un travail perpétuel : à qui je dis les choses ? Comment je les dis ? Jusqu’où suis-je capable de les dire ? Suis-je capable de défendre ce que je dis, quitte à être mal vu(e), à perdre une partie de mon entourage, à choquer, à blesser ?

Girlykréyòl : Qu’attendez-vous de votre livre ?
La Tchipie :
Si le livre « Ma peau mérite toutes les douceurs du monde », permet à des femmes de se sentir plus sereines avec elles-mêmes, si cette lecture les pousse à mieux communiquer avec leur mari ou leur amant, si une petite phrase de ce livre leur offre l’opportunité de pleurer sur ce qu’elles ont vécu ou ce qu’elles n’osent pas vivre, leur permettant, alors, d’avoir un déclic sur leur propre vie, et d’aller de l’avant, différemment, positivement, alors, j’aurais relevé un défi.

Girlykréyòl : Où trouver le livre ? Comment contacter La Tchipie ?
La Tchipie :
Principalement en ligne sur librininova.com, la fnac.com, amazon.com… Tendre’s, le love store à Ducos en Martinique. Et par simple mail : latchipie@mapeau.love