Chantal Clem : « Il fallait redonner toute sa noblesse à notre histoire, à nos figures glorieuses »


Par | Le 10 Mars 2018 | Lu 178 fois

Chantal Clem est une passionnante passionnée. Une ardente défenderesse de l’histoire des Outre-mer, exaltée quand il s’agit de parler de parcours des femmes de ces territoires. La présidente de l’association Couleurs Karayb met à l’honneur les parcours, souvent méconnus, de « grandes dames » au travers de l’événement : « Figures de femmes Totem d’Outre-mer », du 8 au 21 mars 2018 à Paris.


Chantal Clem : « Il fallait redonner toute sa noblesse à notre histoire, à nos figures glorieuses »

Girlykréyòl : Le deuxième volet de la manifestation, « Figures de femmes Totem d’Outre-mer », se tient du 8 au 21 mars 2018 à Paris. Comment est née l’idée de cet événement ?
Chantal Clem :
C’est une aventure qui a commencé en décembre 2016. Elle est née de ma rencontre avec l’écrivaine Simone Schwarz-Bart. Nous avions voulu poursuivre tout le travail qu’elle avait déjà commencé, au travers de ses personnages forts dans ses romans. Il y a notamment un roman que j’aime énormément, qui est une référence : Un plat de porc aux bananes vertes ; ainsi que cette anthologie qu’elle a faite sur l’hommage à la femme noire. C’est dommage que cette série d’ouvrages soit si peu connue, parce que c’est une richesse de connaissances absolument extraordinaire sur des figures féminines extrêmement fortes, belles et qui en disent vraiment long sur nos sociétés, notre histoire et notre patrimoine immatériel bien évidemment un peu trop négligé.

Girlykréyòl : Et pourquoi le choix du terme « Totem » pour qualifier ces femmes ?
Chantal Clem :
« Totem »… Parce que je crois fondamentalement en l’histoire. Regardez comment chaque civilisation glorifie son histoire. Elle sert de socle, c’est une base sur laquelle nous pouvons construire et délivrer un message fort. Je repense aux mots de Michelle Obama lors de son arrivée à la Maison-Blanche, sur le fait qu’elle s’installe dans une maison symbolique bâtie par des esclaves, par nos ancêtres. Et elle les fait entrer dans la mémoire collective de l’histoire qui les a rejetés. Notre histoire est marquée par une chape de plomb, qui voudrait que nous soyons vus en périphérie. La cause ? L’esclavage, qui est difficile à appréhender dans le rapport entre la métropole et nos territoires.
Notre histoire est abordée de temps en temps grâce à l’émergence de certaines figures, mais elle reste encore étouffée. Il fallait redonner tout son sens, toute sa noblesse, à notre histoire, à ses figures qui sont extrêmement glorieuses. Sortir d’une espèce de passivité pour entrer dans la gloire. Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir une Rosa Parks ? Solitude (en Guadeloupe, NDLR) n’est-elle pas un équivalent ?

Girlykréyòl : Quel est votre objectif à travers cette manifestation ?
Chantal Clem :
Il est double. Premièrement, nous avons conçu avec toute l’équipe ce projet comme une expérience de découverte afin que nous cessions d’être vus dans la folklorisation dans laquelle nous avons été mis. Essayer de couper les chaînes des préjugés, d’un mécanisme qui empêche l’éclosion naturelle d’une culture qui dépasse les cadres du doudouisme et du folklore. Dans un second temps, nous sommes déconnectés de notre histoire. Je suis la première à connaître les grands enjeux de l’histoire de France : la Révolution, le Serment du Jeu de paume, l’arrivée de Napoléon, etc. Mais comment ne pas connaître l’insurgée martiniquaise Lumina Sophie dite Surprise qui prend son flambeau, après l’abolition de l’esclavage de 1848, pour déclarer que nous refusons le système colonialiste et oppressant, l’inégalité des droits et qui dénonce le fait que, dans la République qui a été proclamée, nous ne soyons pas traités comme tout citoyen !

Girlykréyòl : Quelles sont les nouveautés par rapport à l’édition précédente de votre événement ?
Chantal Clem :
Nous sommes dans une étape de consolidation de notre projet. Malgré toute notre volonté et notre travail, nous sommes encore confrontés à des préjugés, des aléas, le manque de moyens, le manque de sérieux, la ségrégation culturelle… Nous réalisons un minuscule petit pas et essayons d’œuvrer pour pérenniser notre projet. Nous avançons encore à tâtons pour voir quels sont les domaines sur lesquels nous devons travailler spécifiquement. Le premier travail sur notre exposition précédente avait été remarquablement salué, donc nous avons encore travaillé dessus. Nous voulons permettre à nos artistes d’avoir un lieu d’expression d’excellence.
L’an dernier, nous avons réalisé à l’occasion du salon littéraire des conférences qui étaient demandées. Nous avons choisi de poursuivre dans cette voie. Je vous annonce que nous allons organiser un troisième salon en 2019, mais cette fois, nous aimerions le faire sur un week-end complet avec la possibilité d’avoir des stands, des écrivains de plus en plus nombreux et représentatifs des territoires, avec de vrais moyens pour le faire.
Le 21 mars, nous allons expérimenter pour la première fois, le concept du spectacle vivant. Nous allons voir comment cela va se passer. C’est un édifice qui est en train de se construire et nous espérons pouvoir en faire le lieu, l’institut où vont se déployer les moyens et ressources nécessaires pour pouvoir permettre des actions qui seront de cet acabit et pour pouvoir les stabiliser et les pérenniser.
Figures des Femmes des Outre-mer
Figures des Femmes des Outre-mer

Chantal Clem et l’écrivaine Gaël Octavia
Chantal Clem et l’écrivaine Gaël Octavia
Girlykréyòl : Combien de femmes sont représentées au cœur de l’exposition ?
Chantal Clem :
Il n’y en a pas assez ! En tant que responsable du projet, je tiens à présenter mes sincères excuses à toutes les personnes que nous n’avons pas pu retenir. Non pas parce qu’elles ne sont pas méritantes, mais tout simplement parce que comme expliqué précédemment, nous tentons de trouver un rythme.
Nous avons choisi des femmes qui témoignent de moments forts de l’histoire, par exemple Solitude qui est lié à Matouba. Cet acte de résistance qui devrait être connu dans le monde entier, avec notamment le discours de Delgrès. Nous avons aussi des femmes avec des voix et des paroles fortes comme Suzanne Roussi Césaire, les sœurs Nardal, Gerty Archimède (première femme avocate et députée noire). Mon seul point de nuance est que nous ne devons pas considérer ces femmes comme des exceptions, mais comme des aimants qui ont attiré derrière elles une multitude de personnes.

S’agissant de l’exposition au musée de l’Homme, j’ai demandé au photographe et réalisateur Gilles Elie-Dit-Cosaque d’en assurer la direction scénographique. Il a invité des artistes kanaks, de La Réunion comme Gabrielle Manglou, de la Martinique comme Arlette Rosa-Lameynardie, des artistes qui ont travaillé sur le bassin caribéen comme Anabell Guerrero, la Guadeloupéenne Kelly Sinnapah Mary.
Pour le salon littéraire, nous avons fait le choix d’inviter des femmes qui n’étaient pas présentes lors de la première édition. Nous avons : Simone Schwarz-Bart qui est la marraine d’honneur de ce projet, Gaël Octavia, Jamaica Kincaid qui vient des États-Unis, Julienne Salvat de La Réunion et l’écrivaine haïtienne Évelyne Trouillot. Nous sommes encore en négociation avec deux écrivaines sur Paris.

Girlykréyòl : Vous avez reçu du soutien de la part de ministères ou autre ?
Chantal Clem :
Oui, sachez que nous sommes une petite association. Je tiens à remercier le ministère des Outre-mer qui nous a conséquemment accompagnés sur ce projet. Je veux aussi dire merci au ministère de la Culture, les régions Guadeloupe et Guyane, ainsi que nos partenaires privés (Air Caraïbes, France-Antilles…). Je leur en suis très reconnaissante, mais nous devons encore aller plus loin, parce que la culture c’est une cause de politique publique. Il ne s’agit pas de politique de droite et de gauche, mais de cette chose sacrée qui est le domaine public. Ce stylo qui va permettre d’écrire et de manifester à la face du monde notre histoire, au nom du droit sacré, fondamental à l’histoire de toute société.

Girlykréyòl : À titre personnel, quelles sont les femmes qui vous inspirent ?
Chantal Clem :
Je suis évidemment et éminemment fan de Lumina Sophie. Je la cite avec force. Permettez-moi de rendre hommage à une grande femme qui s’appelle Ina Césaire dont l’éloquence, le style et l’attitude sont incroyables. Les chères sœurs Jane et Paulette Nardal. Suzanne Roussi Césaire avec cette phrase au couperet : « La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas ». Solitude, ainsi que Marthe-Rose, dite « Toto » à qui elle a fait de l’ombre. Marie-Jeanne Lamartinière à Haïti. Des femmes qui ont fait l’histoire : Simone Schwarz-Bart, la grande Maryse Condé, Euzhan Palcy à qui on doit accorder plus de mérite et de reconnaissance. Je rends également hommage à une autre grande dame que j’aime énormément : Toto Bissainthe, ainsi que Christiane Eda-Pierre.

Il y a tellement de figures qui rayonnent en ces quelques noms, mais pour qui le travail de mémoire n’est pas fait. Si bien qu’elles finiront par être recouvertes de poussière, jusqu’à ce qu’une autorité extérieure les reconnaisse. C’est notre travail de pouvoir asseoir notre patrimoine. Nous avons aussi un autre problème avec nos figures. Comment sont-elles connues dans le monde entier et rayonnent-elles partout, alors que s’applique violemment le proverbe : « Nul n’est prophète en son pays ».



Sélène Agapé
Jeune journaliste, ma curiosité maladive se marie plutôt bien avec ma passion de l’écriture. En savoir plus sur cet auteur