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Tanya Saint-Val : « Comme la Terre qui a besoin du soleil et de la lune, j’ai besoin de zouk et de musique plus pop créole. »


Par | Le 17 Décembre 2016 | Lu 1015 fois

Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion… Ces territoires ont créé une myriade de légendes du zouk. En solo, en duo ou encore en groupe, nombreux sont les artistes qui représentent avec honneur cette musique propre aux Antilles. Tanya Saint-Val est sans conteste l’une de ses plus ferventes défenseuses. Depuis 3 décennies, elle multiplie les tubes et les actions pour mettre en avant notre culture à travers le monde entier. Le 20 décembre prochain, la chanteuse guadeloupéenne se lance dans un nouveau « Voyage », un double album sur lequel elle dévoile deux univers entre soleil et lune.


© Happyman Photography
© Happyman Photography

Girlykréyòl : Dans votre biographie, j’ai lu que vous faisiez de la « black music originale et sensible », qu’est-ce que cela signifie ?
Tanya St-Val :
Je pense que notre musique est très différente de ce qui est produit en France, notamment sur le plan de la rythmique. Faire du zouk et d’autres musiques qui sont plus tournées vers la pop, plus variées, nous conduit justement à la black music. La mienne est caribéenne. Si elle est sensible ? Oui, je peux le comprendre quand il s’agit de titres comme Carole ou d’autres morceaux plus récents comme Doucine, mon duo avec Victor O. Ma musique est sensible, elle peut aussi être sensuelle, mais il n’y a pas que ça. Je pense que cette musique reste variée et singulière par le fait simple fait qu’elle sort de ma bouche… Ma voix, mon créole, ma culture caribéenne, tout cela fait que c’est de la black music.

Girlykréyòl : Vous sortez le 20 décembre prochain l’album « Voyage ». Pouvez-vous nous le présenter ?
Tanya St-Val :
Le concept de cet album navigue entre le soleil et la lune. Le soleil éclaire la Terre, ainsi que la lune. C’est une idée plus douce et plus naturelle de comparer mes musiques. Le soleil désigne le zouk, parce qu’il me rappelle un peu mes origines, l’endroit d’où je viens. La lune aurait pu être chaleureuse, mais je l’ai interprétée de manière plus froide. Ces morceaux sont susurrés, joués avec des instruments. L’ensemble représente mon voyage au cœur des lumières générées par le milieu naturel que constituent le soleil et la lune. J’ai trouvé un lien entre mes deux musiques qui sont lumineuses, c’est une manière d’éclairer, un rêve que je partage.
Ainsi, dans la partie « Soleil », nous aurons des titres zouk, tandis que dans « Lune », ce sera Tanya autrement – ce sera donc un double album – avec des morceaux joués en live, et de nombreux musiciens. Deux perceptions qui renvoient symboliquement à celle que je suis.
Comme la Terre qui a besoin du soleil et de la lune, j’ai besoin de zouk et de musique plus pop créole. 
Nous allons faire ce voyage sur la Terre en traitant de plusieurs sujets qui nous concernent, et pas seulement l’amour. Nous allons créer des histoires autour du réchauffement climatique, du fait que l’homme devient fou, des migrants. Il y a des thèmes que j’avais déjà abordés il y a très longtemps, d’autres que je veux évoquer pour sensibiliser le public.
Nous avons aussi envie d’entendre des choses différentes. Tout ça, c’est moi. Moi sur ma planète. Moi qui vais faire voyager les gens entre le soleil et la lune. Moi avec des concepts nouveaux, tout en restant Tanya. Cette idée germait dans mon esprit depuis bien longtemps. À la fin de l’album « Soleil » que j’ai réalisé avec Ali Angel en 2008, il y avait deux ou trois titres « lune ». Nous étions censés sortir l’album « Lune » à la suite de celui-là, mais nous n’étions pas prêts. De plus, les concerts anniversaires de ma carrière arrivant à grands pas, nous avons préféré privilégier la sortie de « Tanya Mania » pour rassembler mon public autour d’un opus.


Girlykréyòl : Vous êtes une pointure de la musique caribéenne. Y a-t-il un événement qui vous a particulièrement marquée au cours de votre carrière ?
Tanya St-Val :
Un seul ? Car il y a eu des événements clés, des expériences qui ont été importantes pour moi. Certains que j’ai d’ailleurs pu mal vivre sur le coup et qui se sont révélé être de bonnes expériences. Il y a eu des moments mémorables, comme Taratata avec Johnny Hallyday.

L’expérience que j’ai vécue lors de l’enregistrement du double album « Autour du blues  » a également été très enrichissante. J’ai travaillé avec des musiciens aux cultures différentes, entre le blues et le jazz francophone. C’était une autre manière d’aborder la musique, de la penser, avec des textes différents, des choix à faire, des défis à réaliser. Outre ma carrière musicale, d’autres choses m’ont marquée, comme présenter l’émission « Mode in Caraïbe  ». Je pense aussi à ma participation à la comédie musicale « Soweto ». Je jouais le rôle de Winnie Mandela et c’était incroyable de sentir que j’arrivais à faire passer des émotions. Je me souviens d’une scène dans laquelle je pleurais et criais et que, systématiquement, le public applaudissait. Je me disais : « Wow, je les ai touchés ! » J’ai dû aller au plus profond de moi-même, j’ai failli abandonner plusieurs fois, ça a été très difficile… Mais aujourd’hui avec du recul, heureusement que je l’ai fait.

« Il n’y a pas de secret de longévité, on se fixe des objectifs. »

© Happyman Photography
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Girlykréyòl : Vous avez un palmarès très riche entre les albums, singles, disques d’or, récompenses, etc. Est-ce que vous pensez parfois à faire des breaks ?
Tanya St-Val :
Ma vie est parsemée de breaks, parce que la vie d’un artiste n’est jamais simple. Nous ne sommes pas sur scène tous les jours, donc des breaks j’en fais tout le temps. J’en fais aussi dans ma tête, sur la plage, dans la vie. Dans la vie active, la retraite se prend à 62 ans, voire peut-être bientôt plus… En tant qu’artiste, je pense que vais travailler et partager avec mon public jusqu’à ce que je n’en aie plus envie.

Girlykréyòl : Vous avez un secret de longévité ?
Tanya St-Val :
Il n’y a pas de secret de longévité, parce que je crois que l’on se fixe tout simplement des objectifs. On lance une corde et une fois que l’on a attrapé le bout de cette corde, on en relance une autre. Peut-être qu’un jour, je n’aurais plus la force de lancer une nouvelle corde et ce sera le jour de la retraite. Mais pour le moment, je continue à attraper le bout !

Girlykréyòl : Maman, artiste, chef d’entreprise… Comment conciliez-vous toutes ces casquettes ?
Tanya St-Val :
Je suis aujourd’hui chef d’entreprise par défaut. Je crois que comme tout étudiant qui sortirait d’université ou toute personne qui rentrerait dans la vie active, il n’y a plus vraiment de places pour employer nos enfants. Nous sommes souvent obligés de faire des petits boulots, de créer notre entreprise parce que nous sommes au taquet et que c’est comme ça qu’on gagne ! C’est ainsi que j’ai monté ma première société. Je ne disais pas non à un producteur et à la production, mais je voulais garder mon indépendance musicale, mon énergie et ma volonté d’être moi sans que l’on touche artistiquement à mon projet. Et ça, c’était super important.

« La première leçon que je transmettrais : l’estime de soi. »

Girlykréyòl : La violence est un sujet qui fait régulièrement la une en Guadeloupe. Comment percevez-vous la situation en tant que parent ?
Tanya St-Val :
La violence a toujours existé, mais aujourd’hui elle est beaucoup plus médiatisée. Nous sommes conscients que les repères de nos enfants ne sont plus les mêmes. Les repères qu’ils empruntent et auxquels ils s’identifient proviennent de la télévision, d’Internet… Ils sont tous devenus citoyens du monde, Américains avec leurs bottes, blousons en cuir sur une vespa en plein soleil. Mais bon, il faut que jeunesse se fasse. Comment je perçois la violence ? Certains parents sont aujourd’hui démissionnaires. Non par envie, mais je crois qu’ils le sont parce que la vie est très difficile. Regardez, des enfants sont seuls à la maison et doivent se débrouiller pour faire leurs devoirs parce que leurs parents ne rentrent que le soir après le travail. Avant, il y avait maman, papa, les mamies et les voisins du quartier pour veiller sur l’éducation d’un enfant. Aujourd’hui, on peut vivre et dormir dans la même maison avec son enfant et on ne le connaît pas. Je crois que la violence est aussi le contrecoup de l’accélération de la modernité.

Girlykréyòl : Quelles leçons de vie pourriez-vous transmettre aux jeunes filles et femmes d’aujourd’hui ?
Tanya St-Val :
La première leçon que je transmettrais : l’estime de soi. D’être soi. J’ai envie de leur dire de garder des valeurs. Aujourd’hui, les schémas qui sont proposés à la télévision ou dans la vie quotidienne ne correspondent pas à tous. Quand un enfant est « hors cadre, hors format », ça cause des traumatismes. Il y a également moins de transmission. Il faudrait que les valeurs soient transmises de grand-mère à mère, de père à fils. Aujourd’hui, les grand-mères sont modernes, vont au cinéma, refont leur vie et il y a moins d’échanges. Nous n’écoutons plus nos aînés, il n’y a plus ce partage de conseils…

Girlykréyòl : Vous aimez les nouvelles expériences, les défis, est-ce que vous nous réservez des surprises prochainement ?
Tanya St-Val :
Pas particulièrement… Hormis mon nouvel album avec ses couleurs doubles et une Tanya qui a envie de faire découvrir deux univers musicaux. Le défi sera pour moi de les défendre. Malgré notre modernisation, le fait qu’avec Internet nous sommes partout, il y a quand même moins d’ancrage. Donc l’information va vite, mais elle s’évapore aussi vite. Est-ce qu’aujourd’hui nous avons des radios qui nous rassemblent ? Est-ce qu’aujourd’hui nous avons des leaders qui nous rassemblent ?


BONUS (inédits) : GK vous présente " Le Musical " de la chanteuse guadeloupéenne et vous révèle ses coups de cœurs musicaux.




Sélène Agapé
Jeune journaliste, ma curiosité maladive se marie plutôt bien avec ma passion de l’écriture. En savoir plus sur cet auteur


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