Ouragan : doit-on parler de stress post-traumatique ?


Avis d'experts | Le 30 Septembre 2017 | Lu 211 fois

Les habitants des Antilles ont l’habitude des cyclones. De juin à fin novembre, la vie est rythmée par la saison cyclonique. Depuis le dernier ouragan Hugo, en 1989, qui a fait des dégâts considérables et marqué les esprits..., on ne se demande plus si ces phénomènes naturels engendrent une réaction de choc, avec une latence plus ou moins grande avant que les réactions de stress n’apparaissent. Peut-on s’y préparer sur le plan psychologique ? La psychologue Stéphanie Auger explique, conseille et rassure.



© Andrey Popov
© Andrey Popov

Madame Stéphanie AUGER, psychologue, coordinatrice du Samu-Cump (972) de la cellule d’urgence médico-psychologique.

GK : Aux Antilles, on a l’habitude des cyclones, mais quel impact ont-ils sur notre état émotionnel ?

SA : Ce type d’événements, qu’on appelle, au SAMU et chez les professionnels des centres de secours, des « catastrophes naturelles », vont engendrer chez l’être humain un état de stress aigu, on peut réagir par de l’anxiété, de l’angoisse, de la peur, c’est un état de stress aigu, c’est un état d’alerte, qui est très fort, qui cause un dérangement, mais qui est plutôt adapté dans le sens où l’on vient quand même de vivre quelque chose de grave. C’est un stress aigu qui peut se résilier tout seul, avec le temps.
Lorsque certains symptômes surviennent, tels que les souvenirs, les flashs, avoir des images, revivre intensément, émotionnellement l’événement ; comme par exemple à la vue d’un petit nuage, penser tout de suite que c’est une catastrophe, se cloîtrer chez soi, partir de son bureau et rentrer précipitamment chercher ses enfants ou son mari pour s’enfermer à la maison alors qu’il n’y a pas d’alerte de danger imminent ; c’est une métaphore, mais ce genre de comportements dysfonctionnels, d’évitements, phobiques, peuvent s’installer dans la durée, et au-delà d’un mois, peuvent évoluer vers ce que l’on appelle un état de stress post-traumatique. C’est une pathologie psychiatrique, qui doit être prise en charge par un professionnel de santé.

GK : Justement ma deuxième question était : « Face à un événement comme un ouragan et à ses dégâts, peut-on parler de stress post-traumatique ? », vous venez donc d’y répondre.

SA : Je veux juste préciser qu’il faut comprendre que la réaction d’angoisse est naturelle et va permettre à l’individu de se défendre, de se protéger, d’avoir des conduites automatiques de protection. C’est ce qu’on appelle l’instinct de survie. Et parfois, quand on est en stress dépassé, quand le stress est trop fort, on peut avoir des difficultés à fonctionner, on peut rester piégé dans l’événement.
Nous pouvons voir chez les personnes impliquées des états plus sévères, des états de dissociation péritraumatique. Être dissocié, c’est être dans l’incapacité de se protéger. Ce sont les impliqués directs ou indirects qui peuvent déambuler, les personnes prostrées, mutiques.
Et puis d’un autre côté, on a des gens qui sont très, trop adaptés, en mode « pilote automatique » et ceux-là aussi peuvent être dissociés. On pourrait penser qu’ils vont bien, mais ils sont souvent déconnectés de leurs émotions, de leurs capacités d’analyse. On va les identifier, on va les prendre en charge précocement, parce que ce sont des sujets à risque.

GK : Peut-on se préparer sur le plan psychologique face à ces phénomènes naturels ?

SA : C’est très intéressant comme question. Effectivement, ce que l’esprit humain, l’être humain, ne supporte pas, c’est le manque de contrôle. D’où l’engouement pour les sites météorologiques qui apportent beaucoup d’informations, et nous aident à nous préparer à anticiper.
Je crois que, pour chaque individu, se préparer psychologiquement c’est se tenir informé, c’est se tenir prêt avec notre propre capacité d’agir. On ne peut pas empêcher l’œil du cyclone d’arriver, mais par contre on peut avoir des conduites de sécurité et se mettre à l’abri. Avoir le sentiment que l’on maîtrise à notre échelle, les choses nous aide à nous préparer à vivre l’événement catastrophique. Le danger, c’est l’inconscience ou minimiser, ne pas se tenir informé, ne pas se préparer.
Donc, la préparation psychologique réside dans la capacité de chacun à s’utiliser et à faire ce qu’il faut pour avoir un semblant, un minimum de contrôle à l’échelle de l’être humain par rapport à la nature, à sa force, à ses effets dévastateurs. Il est là, selon moi, l’effet psychologique. Si on a la sensation, le sentiment plutôt, d’avoir fait ce qu’il fallait, même si ce n’est pas suffisant, pour empêcher le toit de s’arracher, on a fait tout ce qu’on a pu pour se protéger, c’est cela qui protège et qui permet d’intégrer au niveau psychologique ces événements dramatiques.

GK : Et comment se passe la prise en charge ?

SA : La prise en charge d’un état de stress aigu n’est pas forcément nécessaire sur des événements d’intensité moyenne. Il faut savoir qu’un état de stress aigu, c’est un état d’alerte normal qui va pour la plupart des personnes se résilier spontanément ; le temps va faire que ces réactions : les plaintes somatiques, les cauchemars, les troubles du sommeil, les reviviscences, être anxieux, le sentiment d’impuissance, tout cela va décroître ; normalement, cela va diminuer et puis on va reprendre le cours de sa vie. C’est l’adaptabilité normale.
Quand on est confronté à un événement d’intensité majeure, les études ont montré que l’intervention psychologique précoce diminue les risques d’évolution vers un état de stress post-traumatique chronique. Que ce soit nos antécédents, notre histoire de vie, notre personnalité, l’endroit où on se situait par rapport aux événements, la prise en charge est d’autant plus nécessaire. Il n’y a pas de vérité en psychologie, juste des statistiques qui nous montrent qu’une intervention rapide telle que la pratique la cellule d’urgence médico- psychologique est efficace pour une meilleure évolution. Mais si, au bout d’un mois, ces symptômes s’accrochent, se développent, continuent, il faut aller consulter dans les centres de consultation de psychotraumatologie, les CMP, ou même son médecin généraliste. Il faut aller consulter, il existe des thérapies très efficaces qui lèvent cette émotion bloquée et qui permettent d’intégrer cet événement négatif dans sa mémoire et de poursuivre sa vie.
Cette intervention de « décrochage » est mise en place pour les catastrophes de grande ampleur, pour la population, mais aussi pour les soignants, les équipes d’intervention, de secours et de sécurité. Ces situations exceptionnelles peuvent être extrêmement difficiles et éprouvantes pour les équipes. On fait des débriefings pour permettre aux individus impliqués dans les secours d’en parler, pour pouvoir mettre à distance leur vécu et l’intégrer. Il n’y a pas de « forts » ou de « faibles », il y a juste des êtres humains face à une épreuve et leurs ressources pour faire face. La cellule d’urgence médico-psychologique essaye de restaurer au plus vite ces ressources au niveau individuel, mais aussi au niveau collectif.
On n’est pas à l’abri d’être envahi, l’important c’est de savoir qu’il y a des choses à faire en amont, des choses à faire après, pour reprendre sa vie. L’expérience nous grandit, nous protège et nous fait progresser sur le chemin de la vie. Une chose est sûre, on ne conserve pas un boulet accroché aux pieds. Les services publics offrent des soins adaptés et accessibles, c’est important de ne pas être empêché dans sa liberté, de ne pas rester dans une souffrance, et de se soigner.




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