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Les noces de porcelaine d'Orlane


Par La Rédaction | Le 16 Avril 2016 | Lu 1703 fois

Rencontre sous le signe de la musique, mais aussi de l'amour, des racines, de la lucidité et des valeurs. Un moment passé dans la légèreté et le rire avec Orlane Hoareau. Une grande voix de la musique créole, une de ces femmes qui réfléchit en profondeur, éveille sa conscience, toujours bienveillante avec les autres et envers elle.


Votre rencontre avec Eric Virgal en Martinique (à l'âge de 24 ans) a changé votre destin, quel est votre meilleur souvenir avec lui ?
Orlane :
Ouh là, là, j'en ai énormément (rires). Mais si je devais choisir, ce serait la première fois que nous sommes allés en Haïti. Eric connaissait déjà, il s'y était rendu plusieurs fois. Pour moi en revanche, c'était une première ! Je venais d'arriver aux Antilles et il m'a dit : « on va faire un concert en Haïti ». J'étais enchantée, et quand nous sommes arrivés, je suis tombée littéralement amoureuse du pays, des gens, des paysages, de l'histoire de Haïti et de la façon dont les habitants ont conscience de leur histoire, tout ceci m'a positivement charmé. Oui, je crois que c'est mon meilleur souvenir avec lui.

20 ans de carrière, une voix singulière et un sixième album : " Au fil du temps " ; que représente-t-il pour vous ? Pourquoi avoir choisi de réaliser ce " condensé de chansons " (comme c’est écrit dans la description de l'album) bien connues de la musique antillaise ?
Orlane :
Ce sont 17 chansons rassemblées, un morceau inédit, que j'ai fait d’ailleurs enregistrer en Haïti avec Ti Ansyto, un artiste formidable, talentueux, avec une vraie générosité pour son métier. 7 tubes sur 10 en Haïti sont de lui, comme le tube « Déchiré Kilot » (NDLR : Maestro Ti Ansyto, musicien, producteur haïtien, ancien membre du groupe Kréyol La), 4 morceaux plus anciens qui sont un peu remaniés, que j'ai rechantées, que j'ai fait rejouer pour les rafraîchir et les graver sur CD. Le Best Of a une signification particulière pour moi, je ne quitte pas la scène, je trouve simplement qu’il était opportun après 20 ans de carrière d'en sortir un. De plus, il marque un tournant : 20 ans dédiés au Zouk. Aujourd’hui j'ai envie de chercher l'inspiration dans d'autres univers musicaux, tout en restant dans la musique antillaise, créole. Je vais essayer de faire un peu autre chose, avec d'autres personnes que je ne connais pas encore, commencer pour une fois à travailler avec des artistes réunionnais... Il y a à la Réunion des artistes majeurs ! Ce Best Of, c'est une façon de dire à mes fans, à ceux qui m'aiment vraiment, que je l'ai fait pour eux, pour vous. Nullement besoin de changer de CD pour écouter mes meilleures chansons, même si l’on m'a reproché de ne pas avoir mis telle ou telle chanson dessus (rires). On m'a dit que c'était courageux de sortir un CD aujourd’hui, mais nous ne sommes pas encore dans l'air de la dématérialisation totale, donc je voulais un objet physique, qu’on puisse tenir, toucher, sur lequel on regarde les noms de ceux qui l'ont composé, qui y ont participé, on y lit les paroles, etc. Et tout ça malgré le fait qu’on le trouve sur les plateformes de téléchargements. J'espère qu'on sortira des CD pendant encore longtemps, il y en a même qui ressortent des vinyles, les bonnes choses ont la vie dure.

Réunionnaise et chanteuse de Zouk, vous vivez en Martinique, quelle est votre place dans la musique réunionnaise ?
Orlane :
Sur mes albums, qui sont des albums de Zouk, il y a toujours l'incursion de la musique réunionnaise parce que je suis réunionnaise et que je ne veux pas que les réunionnais me ferment la porte. Je parle de ça avec le sourire mais, comme je le disais à ma maman, si je ne mets pas de Sega dans mes albums, je ne pourrai plus rentrer chez moi (rires), revendiquer mes origines. C'est ma façon à moi de dire à la Réunion que je ne l'oublie pas et que, même si je suis partie très loin, la Réunion reste viscéralement en moi, je suis réunionnaise jusqu'au bout des ongles, j'aime mon île, son créole, sa cuisine que je mange régulièrement chez moi. Je parle aussi réunionnais à mon fils qui est à moitié martiniquais, c'est important qu'il ait conscience de ses racines qui sont multiples, mais qui sont toujours créoles. La Martinique aura une sorte d'apriori positif pour lui, il y est né, y vis, y a ses amis, mais j'ai à cœur de l'amener une fois par an à la Réunion (ça me coûte, niveau budget, rires) parce que je veux qu'il ait conscience de sa chance d’avoir cette double-culture. La Réunion lui apporte beaucoup de chose, j'espère que s'il a des enfants, il fera le même effort pour eux. Tout ça pour dire, que je n'ai pas encore travaillé pour la musique réunionnaise, mais ça va venir, c'est quelque chose d’inévitable, d’incontournable. J'y travaille, mon prochain album sortira dans deux ans à peu près, je vais travailler avec Dominique Barret, Meddy Gervil … je n'ai pas encore demandé à Meddy, mais j'espère qu'il va accepter (rires). Ce ne sera pas forcement du Sega, mais peut-être du Maloya. Je souhaite amener mon album vers la Réunion, pour dire « je n'oublie pas la Réunion et je l'aime de tout mon cœur », ça me semble important de rendre justice à mon pays (oui, j'en parle beaucoup).

Aviez-vous imaginé que votre aventure musicale irait aussi loin ? Comment allez-vous fêter ces 20 ans ? Une tournée en métropole et dans les Caraïbes ?
Orlane :
20 ans, ça se fête ? Je les fête avec la sortie de ce Best Of « Au fil du temps », je n'irai pas forcement sur scène pour cet anniversaire, je crois au contraire que je vais me faire un peu plus rare, le temps de préparer mon prochain album qui est importantissime pour moi. J'y pense déjà comme une pièce majeure de ma carrière parce qu'il sera vraiment très différent des autres, avec des couleurs particulières auxquelles ceux qui me connaissent pourront m’identifier. D’ailleurs j'ai déjà la tête dans le guidon. Les concerts, j’adore, c'est ma fibre d'être sur scène, mais c'est très prenant, on est phagocyté par ça. J'ai envie de me consacrer à mon projet futur et à ce changement d'orientation que je prépare.

© Frédéric Hauterville
© Frédéric Hauterville
Vous semblez discrète quand on vous voit, mais quand il s'agit de parler de sentiments, vous avez toujours des choses à dire, est-ce que l'amour est votre addiction ?
Orlane :
C'est mon dada (rires) ! C'est vrai que c'est un sujet très inspirant pour la musique, si l’on arrête de parler d'amour, de quoi peut-on bien parler ? On va parler d’économie, de la crise ? L'Amour, c'est ce qui régit les relations entre les gens, on a bien vu que quand l'on fonde son existence sur d'autres valeurs, on ne reste pas forcement dans la lumière. Mon but, c'est de rester dans la lumière, de Dieu bien sûr, et de la mienne aussi, je crois beaucoup à aux interactions entre les gens, les choses, à ce que l'on fait et aux conséquences des actes. J'ai envie d’améliorer ma relation aux autres, qu’il s’agisse de mes proches ou de personnes que je rencontre qu'une fois. J'espère qu'en distribuant de la lumière, je pourrais recevoir aussi. Quand on m'interpelle sur ce sujet, je suis un peu intarissable parce que j'ai une expérience personnelle qui est riche, émaillée d’anecdotes, et puis dans mes chansons, je parle de mes expériences et de celles des autres. J'ai un fils, j'ai énormément d'amour pour lui comme il en a pour moi, c'est ça l’amour, et c'est la première valeur dans notre relation. J'ai vraiment envie de lui transmettre ça, j'ai envie qu'il grandisse en étant quelqu'un de droit, sur lequel les autres pourront compter, qu'il soit un phare. Je parle d'amour, je pratique ce sentiment dans mes relations de tous les jours, même en face de ceux que je ne connais pas, et même pour ceux qui me font du mal. Car certaines relations amoureuses font mal, mais quel bonheur de pouvoir pardonner, quelle libération ! Quand on traîne de la rancune comme un boulet, on pense que c'est incontournable, « si je laisse, il va me prendre pour un imbécile » et finalement, on est plus malheureux qu'autre chose. En pardonnant, on se sent libéré, plus léger et plus disponible pour d'autres relations, on a le cœur au clair. Enfin, c'est mon point de vue.

On danse sur vos mélodies, on écoute vos paroles, mais il se dégage aussi de la sensualité dans vos morceaux. Est-ce une sensation que vous souhaitez transmettre à votre public ?
Orlane :
Je suis quelqu'un qui ne joue pas la comédie, je ne cherche pas à me faire passer pour ce que je ne suis pas. C'est vrai qu'on a eu l'occasion de me dire « vous êtes sensuelle » en commentant à ma façon de danser. C'est ce que je suis, je suis très femme. Sur scène, le public sait que je suis quelqu'un de simple, je ne cherche pas à transmettre autre chose que ce que je suis. Après 20 ans de carrière, on ne peut plus jouer la comédie. Je cherche le partage avec les autres, la sincérité.

Vous faites souvent des duos, avec qui rêveriez-vous aujourd'hui de chanter ?
Orlane :
Euh, tellement de gens … Stevie Wonder par exemple ! Les rêves, ça se raconte même si l’on n'a pas souvent la chance de les réaliser. J'admire profondément sa musique, son sens musical, il a des millions de fans dans le monde et je suis une de ceux-là. Mais en restant les pieds sur terre, j'ai eu la chance de chanter avec des gens que j'admire comme Ralph Thamar, Tony Chasseur, Jean-luc Guanel, Eric Virgal bien sûr, Jocelyne Béroard et bien d'autres. Il y aurait peut-être Emeline Michel, que j'admire, je la connais depuis très longtemps, 20 ans d'ailleurs, c’est pour moi une artiste exceptionnelle. Avec le temps, comme le bon vin, elle est encore meilleure. Sur scène, elle dégage quelque chose … oui, je pense que je pourrais lui demander un jour cette faveur.


© Frédéric Hauterville
© Frédéric Hauterville
Si vous pouviez changer quelque chose dans le monde ?
Orlane :
Ce serait de remettre les enfants à leur vraie place, nous devons les respecter, eux et leurs faiblesses, leur vulnérabilité. Nous leur devons l’éducation, qu'importe leur sexe, leur couleur, leur religion... Ils doivent être reconnus comme des individus que nous nous devons de protéger, on ne doit pas les utiliser. Si je pouvais changer quelque chose, ce serait la première, mais ça tiendrait du miracle, l'humain étant ce qu'il est devenu. En tant qu’artistes, nous sommes souvent amenés à lutter, militer pour des causes. J'ai travaillé très longtemps avec l'U.F.M. (l'Union des Femmes de Martinique), j’y ai rencontré des femmes, des enfants dans des situations complexes et aller chanter pour eux, c'est un peu de bonheur. Participer à la collecte de fonds pour des enfants qui doivent partir en France, qui luttent contre des maladies orphelines, graves : ça c’est un combat qui m’importe. Mais il y a de nombreuses causes à soutenir pour aider les enfants. J'ai eu l'occasion de chanter dans des écoles, d’apprendre aux élèves la chanson Gonaïves (NDLR : titre sur Haïti, à écouter sur le Best-Of), je leur ai parlé d'Haïti, de l’indépendance haïtienne, j’ai chanté l’hymne de l’Afrique du Sud en zoulou, etc. C'est notre mission de leur transmettre toutes ces choses avec le plus parfait respect.

Vous aimez parler de votre fils, n'avez-vous pas l'impression que cette génération d'enfants manque de modèle ?
Orlane : Oui, et pas seulement de modèle ! Il leur manque des idées, l’envie de débattre, la volonté de discuter ensemble ! C'est triste à dire mais, dans notre société, les valeurs que je défends ne sont plus mises à la première place. Ce qui compte aujourd’hui, c'est la réussite, la compétition, conditionnées par le gain, l'argent, le capital. Et quand on met cela en avant, on en vient à ne plus chercher à avoir ses propres idées, à avoir du respect pour autrui.  Dans cette société, les humains sont gérés comme des ressources. Il n’y a alors plus besoin pour les jeunes de partir à la recherche d’un modèle. On recherche des gens qui réagissent de la même façon que les autres, des gens qui entrent dans un moule. Je caricature beaucoup et volontairement, mais finalement, les modèles, les débats d'idées ont désormais plus de difficulté à se faire une place dans nos vies, et c'est particulièrement critique sur nos îles, qui sont des petites sociétés et qui se retrouvent vite écrasées par le monde, la pensée unique, l'amincissement des idées. 
Et pourtant, on a des choses à défendre, de vraies forces, malgré quelques freins. Pour moi, c'est presque un miracle que les modèles martiniquais et guadeloupéen fonctionnent, qu’ils tiennent le coup. Ces petites sociétés à qui personne n'a pas donné la possibilité de faire éclore leurs propres idées, pour leurs propres enfants, des idées appropriées au contexte local. Il serait intéressant de trouver un modèle qui nous permette de nous exprimer par nous-même et pour nous-même. Ça ne doit pas être un sujet tabou, il faut faire accepter le fait que le schéma actuel ne fonctionne pas si bien qu’on veut le faire croire, entre la violence, qui est endémique dans nos îles, le chômage, etc. Il y a des forces à qui la parole n’a pas été donnée ! Je ne propose pas un plan politique, mais j'aurai aimé voir notre société plus heureuse qu'elle ne l’est actuellement.
Ne serait-ce que dans l’art de vivre ! Prenons par exemple la phytothérapie. Je suis abonnée à de nombreux sites qui traitent de la santé et je reçois une newsletter qui parle d'une île au Japon où il y a le record de centenaires, Okinawa. Ces personnes boivent de la tisane tous les jours, et la plante était présentée sous son nom latin (Alpinia zerumbet). En cliquant sur l'image, j’ai réalisé qu’il s’agissait de l'atoumo (NDLR : la plante de tous les maux ainsi appelée en Martinique et Guadeloupe, originaire d’Asie et qui appartient à la famille du gingembre) que l'on retrouve un peu partout en Martinique. C’est un excellent antioxydant, source de jeunesse. Mettons-en avant nos plantes, transformons-les, nous avons la chance de vivre au cœur d’un environnement formidable mais on est régis par des gens qui ne comprennent pas ces richesses, qui ne comprennent pas nos problématiques. Il y a beaucoup de contradictions : on reproche beaucoup de choses à nos îles, mais elles arrivent quand même à fonctionner et quand parfois ça casse, on ne trouve pas d’explications. Mais pour revenir à la question, j'ai beaucoup travaillé avec les enfants. Dans certains lieux, ils ne savent pas qui est Anakaona ou Nelson Mandela. Tout cela devrait être dans les programmes scolaires ; mon fils a eu de la chance d'être dans une école où ils ont pu étudier Aimé Césaire.






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